Jeudi 25 juin 2009
Le COngrès a enfin pu avoir lieu. ci-après mon intervention.
je n'ai pas eu le temps de tout développé et tout dire, car le temps qui m'était imparti n'était que de cinq minutes.
Les propos tenus ici n'engagent que moi.

Intervention publique

Messieurs les Présidents,

Mesdames et Messieurs les élus,

Cher-e-s Concitoyen-ne-s,

 

Je souhaiterais soumettre à votre jugement, en tant que jeune intellectuel engagé – même si j’emploie ici le mot intellectuel avec beaucoup de circonspection et de modestie – ces réflexions critiques que m’inspire le thème de ce Congrès :

 

Vous me permettrez je l’espère ce détour, car je souhaiterais m’attarder un instant sur quelques questionnements liés au statut départemental de nos territoires insulaires, et à ses conséquence économiques et sociales. En effet, on peut lire et entendre ici ou là ces jours-ci, des opinions s’exprimant aussi bien au niveau local qu’à l’échelon national, et reflétant à peu près la même idée : La départementalisation aurait été une erreur historique ; soixante après elle serait un échec ; elle aurait engendré une société de l’hyperconsommation et de l’assistanat.   

Je considère pour ma part qu’il est sain et même salutaire pour le devenir de nos fragiles sociétés insulaires, que de tels questionnements et débats aient lieu, que notre mode d’appartenance à la République française soit réinterrogé. Aussi, permettez-moi présentement d’y ajouter mon grain de sel :

 

C’est dans un contexte historique particulier – au sortir de la Seconde guerre mondiale – que les éminents représentants de nos territoires d’outre-mer – Gaston Monnerville, Raymond Vergès et surtout Aimé Césaire – déposent une proposition de loi demandant l’égalité en droits avec la métropole. Ainsi, la loi du 19 mars 1946 érigeant nos anciennes colonies en départements français, est adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale. La départementalisation a donc été un choix conscient de nos concitoyens de l’époque, au travers de leurs représentants élus, et non un choix imposé depuis Paris. J'y vois sur ce point, une certaine continuité de l'Histoire, dans la mesure où toutes les luttes menées par les esclaves pour leur liberté, et leurs descendants par la suite – notamment après 1848 – auront tourné peu ou proue autour des revendications d'égalité en dignité et en droit, et la revendication du statut de citoyen à part entière.

 

Pourtant, dès 1948, Aimé Césaire lui-même s’inquiète et dénonce la mauvaise foi du pouvoir exécutif à vouloir pleinement appliqué ce nouveau statut départemental. Je le cite : « Une loi votée depuis mars 1946, …, n’a encore reçu le moindre commencement d’exécution, et cela, au mépris du vœu constamment exprimé par les populations que nous représentons, comme au mépris du vœu exprimé par le Parlement. De tels atermoiements sont inadmissibles et ne peuvent que porter préjudice au prestige de la France et de la République. »

 

De Gaulle traînera des pieds dans les années 50-60 avant de faire appliquer les lois et décrets découlant en outre-mer de ce nouveau statut départemental. Et l’on ne peut passer sous silence les nombreuses fraudes électorales qui eurent lieu durant cette période, avec la complicité passive ou quelques fois délibérée des représentants de l’Etat en Guadeloupe. Et l’on ne peut non plus passer sous silence les nombreuses violations des droits de l’homme perpétrées par les forces de répression, mai 1967 étant de ce point de vue l’événement le plus emblématique. Et l’on ne peut taire enfin le fait que dans les DOM le SMIC ne sera aligné sur la métropole qu’en 1996, et le RMI seulement en 2002.

 

Pour paraphraser à nouveau Aimé Césaire : « Citoyens entièrement à part, plutôt qu’à part entière. »

 

L’histoire récente de la départementalisation pourrait ainsi se résumer, certes de façon caricaturale, à un lent aboutissement, avec ses contradictions et ses déceptions, de l’égalité en droits et en dignité. Et l’on pourrait s’interroger sur la portée symbolique de l’accord Jacques Bino concernant l’augmentation de 200 euros des bas salaires, l’Etat y contribuant à hauteur de 100 euros. Ne pourrait-on pas y voir là un mouvement intégrationniste dans le fond, malgré son expression identitaire ?

 

Mais arrêtons-nous un instant sur cet accord Bino. Certes, cet accord est précaire car il ne garantit la part de l’Etat que pendant 3 ans. Et la part des collectivités elle, n’est garantie que pour un an. Alors que ferons-nous dans un an ou 3 ans ? Demanderons-nous aux salariés ayant perçu ces 200 euros d’y renoncer du jour au lendemain ? Cela serait injuste socialement, voire même insoutenable. C’est pourquoi l’idée d’un « SMIC DOM », supérieur à celui de la métropole car tenant compte du niveau des prix ici, doit être sérieusement envisager, quitte à ce que ne soient concernés que les salaires inférieurs à 1,4 SMIC. D’autant que cette revalorisation du SMIC peut se faire par simple décret. Et puis cela permettrait aussi de réparer une injustice flagrante entre les salaires du public majorés de 40%, et ceux du privé qui ne bénéficient pas tous du 13ème  mois, loin de là.  C’est donc une revalorisation par le haut qui doit être envisagée, et non un nivellement par le bas.

 

Pour ceux qui s’inquièteraient à juste titre des conséquences pour les entreprises d’une telle revalorisation, je citerai un simple exemple : En 1996, lorsque le SMIC a été aligné sur la métropole, et à la seule charge des entreprises locales, a-t-on observé une récession économique ? Non, bien au contraire, il y a eu un regain d’activité économique à partir de cette période. Simplement parce que lorsque vous augmentez les bas salaires, une part substantielle de cette revalorisation est directement réinjectée dans le tissu économique, les bas salaires ayant toujours du mal à épargner.

 

Et pour ceux qui au sein de l’administration centrale s’inquiètent du niveau très élevé des transferts de fonds publics vers nos départements, je voudrais tordre le cou à de fausses évidences : Sachez que la dépense publique est en retard dans les DOM par rapport au niveau moyen français ; les niveaux de biens publics adressés à chaque habitant restent encore éloignés de la moyenne hexagonale. Voir sur ce point certaines études de l’INSEE.

 

Et pour ceux qui enfin voudraient en finir avec « l’assistanat »  – y compris d’ailleurs au sein du LKP, le RSTA ayant été préféré au RSA, alors que ce dernier était nettement plus avantageux pour les familles modestes avec enfants –, auront-ils le courage d’aller jusqu’à prôner la suppression des prestations familiales ou du RMI ? Les tenants du darwinisme social et de l’ultralibéralisme ne disent pas autre chose ! Quoi ? pensent-ils qu’en rompant avec ce grand principe de la protection sociale des plus faibles, ils éradiqueront en un claquement de doigt le chômage en outre-mer ? Croyez-moi, ceux qui survivent avec des prestations sociales préfèreraient infiniment mieux exercer une activité salariée valorisante. Le problème est donc essentiellement lié à l’étroitesse du marché du travail en outre-mer, qui ne permet pas d’absorber tous les demandeurs d’emplois. L’on connaît sur ce point le taux de chômage record de nos départements. Et ceux qui opteraient plutôt pour une baisse généralisée du coût du travail – y compris par la baisse des salaires –, ne feraient que rétrécir encore ce marché de l’emploi, fortement dépendant de l’activité économique très introvertie.

 

Certains n’hésitent pas à avancer l’idée pour les DOM de développement économique endogène. Qu’est-ce à dire, que nous devrions envisager une autosuffisance alimentaire, ainsi qu’une économie de production en lieu et place de l’importation ?   En d’autres termes, vu les contraintes structurelles – notamment l’absence de matières premières – et la pression démographique de nos territoires, d’aucuns nous proposent donc de renoncer au lent processus de rattrapage par rapport à la métropole des niveaux de vie et des retards de développement commencé depuis la départementalisation, et de revenir soixante ans en arrière au temps du gouverneur Sorin, c’est-à-dire à un système économique en temps de guerre !

 

Ce serait pure chimère que de croire que nous pourrions parvenir sur une si petite île, avec le niveau de développement qui est aujourd’hui le nôtre, à une autosuffisance alimentaire. Bien sûr, il faut encourager toute production locale, à commencer d’ailleurs par l’élevage et l’agriculture, même si ce secteur mérite d’être fortement fédéré et les moyens mutualisés. Mais nous ne pourrons vivre à l’écart de la mondialisation économique et de la division internationale du travail, même si nous devons dénoncer ses excès et ses écueils. Nous devrons donc nous concentrer sur les secteurs d’avenir et à forte valeur ajoutée : Je pense plus particulièrement à l’industrie du tourisme, aux énergies renouvelables, aux entreprises de haute technologie, ou certaines industries agroalimentaires. Et nous avons un atout considérable par rapport à nos voisins caribéens, c’est le niveau d’éducation et de formation de nos concitoyens, même si des progrès doivent encore être accomplis dans ce domaine. Mais dans tous les cas, cela suppose aussi un changement radical dans notre rapport au travail, et une refondation du dialogue social.

 

Ce que j’essaie de vous dire en ce laps de temps trop court, c’est que dans le fond, deux choix s’offrent aujourd’hui à nous : poursuivre une continuité historique – mais qui est toujours un défi à relever, car l’appartenance à la République française de nos territoires ne va pas de soi, vu nos histoires et nos identités singulières –, ou rompre de façon radicale avec cette histoire. Ou pour reprendre l’expression du LKP, « déconstruire » ce qui a été construit, au risque d’engendrer une instabilité économique, sociale et politique lourde de dangers. Aussi, la venue du président de la République en Guadeloupe n’est pas anodine. Nul doute que des changements profonds vont être proposés, prétextant de  conclusions hâtives et mal interprétées émanant des états généraux. Car l’on connaît le souci de ce Gouvernement de réduire la dépense publique, au détriment trop souvent de la solidarité envers les citoyens les plus modestes et les territoires les plus fragiles. Il faudrait une révolution de la fiscalité en France pour une vraie équité devant l’impôt – et non un bouclier fiscal pour les plus riches –, mais c’est un autre débat.

 

Qu’on ne s’y trompe pas pour autant, je ne suis pas obnubilé par un statut départemental qui ne serait susceptible d’aucun changement substantiel. Au contraire, je défends pour ma part le principe d’une Assemblée unique, avec des compétences politiques de premier plan. D’autant que dans le cadre du projet de réforme proposé par Balladur, un tel changement semble inéluctable. Mais toujours en demeurant dans le cadre de la République française. Car je crois que nous pouvons très bien vivre notre guadeloupéanité d’un point de vue de l’identité culturelle, tout en faisant partie d’un ensemble politique plus vaste. Mais l’autonomie politique ne signifie pas pour autant le largage financier par la métropole. Une telle autonomie financière de nos collectivité publiques ne peut être que très progressive et tenir compte des retards structurels et des handicaps qui sont les nôtres.

 

Quoi qu’il en soit, les guadeloupéens seuls sont maîtres de leur destin. Personne ne peut décider à leur place de ce qu’ils souhaitent pour eux-mêmes. Et autant dire que les états généraux d’initiative gouvernementale ont raté l’occasion de recueillir massivement l’avis de nos concitoyens.  Ce ne sont pas nos concitoyens qui doivent aller à la rencontre des états généraux, mais le contraire. Il faut donc souhaiter que le projet formulé ce jour par le Président du Conseil général, et auquel personnellement j’adhère sans réserve, ne ratera pas son but. Ce sont de vrais états généraux d’initiative locale qui sont proposés, et qui tranchent nettement avec les « états généraux Sarkozy » organisés dans la précipitation, et non sans une certaine improvisation. Avec des délais suffisants pour des débats apaisés, et surtout une organisation par quartiers, par communes,  et par territoires. Espérons donc que nos concitoyens sauront se saisir de cette ultime chance pour faire vivre les débats – cela me semble essentiel – et donner leur avis.

 

L’avenir de la Guadeloupe est à ce prix.

 

Je vous remercie d’avoir prêté attention à mes propos.

 

David Dahomay.

 

Seul le prononcé fait foi.

Par David Dahomay - Publié dans : refonder la gauche - Communauté : Unissons nous à gauche...
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Vendredi 22 mai 2009

Voir texte de Frantz Succab ci-après.

Cher Frantz,

 

J’ai lu avec beaucoup d’attention et d’intérêt votre texte. Je salue votre franc-parler et votre lucidité, ainsi que votre souci de consensus et la volonté de dépassement de nos oppositions, pour une transcendance vers une Guadeloupe apaisée et fière d’elle-même, dans sa singularité politique encore à construire.

 

Cependant, ce qui me pose problème, c’est un certain discours que je qualifie pour ma part – sans vouloir vous vexer – de caricatural, dès lors que l’on pense encore aujourd’hui ce pays comme on le pensait il y a 60 ans : Je veux dire un pays colonisé. Non que je méconnaisse ou que je veuille taire notre histoire esclavagiste et coloniale – d’autant que le passé éclaire le présent, mais il ne s’agit pas non plus d’être par trop passéiste, nous évitant ainsi de penser avec lucidité et audace notre époque –, mais lorsque je regarde ce pays en face, droit dans les yeux, j’y vois d’abord une affolante complexité du réel. C’est peut-être aussi tout le mérite des Glissant et Chamoiseau d’avoir su décrire admirablement cette complexité au travers du concept de créolité. Leur défaut cependant est de rester dans une posture par trop poétique, ne nous donnant pas d’armes conceptuelles suffisamment sérieuses pour penser et agir sur le politique.

 

Alors sur l’anticolonialisme, que vous dire ? Que tout colonialisme, quelle que soit sa forme, est condamnable, y compris d’ailleurs l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan. Condamnable au nom de quels principes ? Bien entendu, d’abord et avant tout au nom de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais aussi parce que l’essence in fine de toute occupation coloniale n’est-elle pas l’assujettissement, et quelques fois même l’extermination des peuples colonisés ? Cependant, quelle différence – nous dirons ethno historique – fondamentale entre la colonisation par la France du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne, de l’Indochine, et celle des Antilles ?  C’est qu’il préexistait avant ces invasions et occupations des ethnies et des peuples – avec leur culture propre – sur ces trois continents, tandis que chez nous, ces ethnies furent décimées. Et que donc, les identités culturelles sur ces continents subsistèrent tout au long de la colonisation, se façonnant même et évoluant comme une culture en opposition – et gardant sa croyance en une fondation originelle mythique – avec la culture du colonisé. Il est donc naturel qu’ensuite, après la seconde guerre mondiale – traumatisme mondial qui au moins par la suite, mais pour peu de temps, permit la réaffirmation de grands principes humanistes et de tolérance –, ces pays colonisés affirmèrent leur volonté de recouvrer leur pleine souveraineté, mais cette fois-ci selon le schéma moderne – et reconnaissons-le, occidental – de l’Etat-nation. Ce qui d’ailleurs causa dans certains cas beaucoup de tort à ces pays, et plus particulièrement en Afrique subsaharienne. Mais c’est peut-être d’abord le découpage territorial qui posa problème. Car, malgré ces possibles écueils de l’Etat-nation, je reste pour ma part attaché non pas de façon dogmatique à ce concept politique en soi – car le souverainisme étriqué, ici ou en Europe, conduit trop souvent à des excès dans le sentiment patriotique, voire nationaliste –, mais tout simplement à celui de l’Etat de droit démocratique garant des libertés et droits fondamentaux de la personne humaine, quitte à envisager un néo-fédéralisme. 

 

Alors, reconnaissons au moins qu’aux Antilles, du fait de cette culture incroyablement métissée – car les premiers esclaves déportés, arrachés à leur territoire et leur culture, et plongés soudain dans un chaos effrayant tant par l’abomination psychologique et physique qu’ils subirent, que par la nécessaire adaptation à une terre qui leur était étrangère, s’inventèrent une nouvelle culture, elle-même au fil des siècles influencée par la force des choses par celle des « maîtres » –, nous avons le plus grand mal à nous référer à une fondation originelle mythique. Si fondation originelle il doit y avoir, force est d’admettre que c’est celle d’un impensable chaos et déracinement. Admettons alors au moins l’incroyable singularité de notre histoire et de notre culture, ne ressemblant à aucune autre, mais aussi plus ouverte que d’autres à l’influence d’autres cultures. Il y a chez nous, malgré l’apparent conservatisme culturel – qui semble plus idéologique que sensible, notamment cette volonté étrange chez certains de ne promouvoir qu’une culture « officielle » basée sur ce que nous pouvons qualifier, sans aspect péjoratif, de « folklore » guadeloupéen, au détriment assez souvent des autres arts créoles métissés –, indubitablement du cosmopolitisme.

 

Mais avançons. En tâchant d’être honnête avec moi-même et avec mon pays, quand je regarde l’évolution de celui-ci depuis la départementalisation – et de rappeler que celle-ci fut en conscience un choix de nos représentants politiques de l’époque, dont le plus éminent d’entre eux fut Césaire, qui prônait l’égalité sociale avec la métropole, même si par la suite au travers du PPM il formula à partir de ses déceptions des propositions politiques d’autonomie – j’y vois une lente mais incontestable intégration au sein de la République française. Non sans brusques sauts en arrière – dont les événements de mai 1967 constituèrent pour les jeunes guadeloupéens de l’époque, dont vous, un traumatisme vécu à juste titre comme révélateur d’une conception coloniale française héritée de son passé, dans la façon d’administrer nos territoires d’outre-mer – et discriminations envers nos territoires et nos populations : je pense ici plus particulièrement à l’exemple du SMIC inférieur jusqu’en 1996 à celui de la métropole – et alors même que le coût de la vie est plus cher ici –, ou encore celui du RMI, qui fut aligné sur l’hexagone au début des années 2000. Et que dire encore aujourd’hui du RSA qui sera appliqué sur tout le territoire national, sauf dans les DOM, et alors même que celui-ci était tellement plus avantageux pour les familles ayant des bas salaires ou au chômage total ou partiel, que le RSTA ?  Mais il n’empêche, aujourd’hui en 2009, pouvons-nous décemment encore parler d’Etat colonial avec la même pertinence qu’il y a un siècle, ou il y a même quarante ans ? Alors, vous semblez dire que cette colonisation serait subtile, car n’ayant plus besoin pour s’exercer des forces classiques de répression, elle s’exercerait désormais dans nos têtes. Nous serions en quelque sorte aliénés malgré nous. Votre souhait serait donc que nous commencions sans attendre cette désaliénation mentale, et que nous rompions définitivement avec tout ce qui de prêt ou de loin se rapporterait à la France. Alors, je dis attention : Car en allant dans votre sens, il est fort à parier que la schizophrénie nous gagne tous. En effet, je ne connais aucun pays anciennement colonisé et aujourd’hui indépendant, qui n’ait pas hérité d’une façon ou d’une autre des systèmes politiques du colonisateur, tant ces systèmes et ces institutions, et même la culture politique du pays colonisateur, ont façonné en quelques décennies les modes de pensée du pays colonisé. Avec ses tares et ses contradictions, bien entendu. Mais, que nous le voulions ou non, c’est un fait historique. Aussi, vouloir aujourd’hui à tout prix en Guadeloupe, appliquer la théorie de la tabula rasa, pourrait nous mener au chaos. Et non sans une certaine ironie, nous pourrions nous demander pourquoi les luttes syndicales en Guadeloupe prennent cette forme particulière de rapport de force permanent et de confrontation, et beaucoup moins dans d’autres îles anglophones de la Caraïbe ? N’y-a-t-il pas là une similitude étrange entre la forme des luttes syndicales en France, et celle se manifestant en Angleterre ? Reconnaissons-le une fois pour toutes : Nous avons quoi que nous fassions hérité d’une certaine culture latine – non pas d’abord sur le plan culturel, car je l’ai dit dans d’autres textes, et j’y tiens, je différencie identité culturelle et identité politique –, mais surtout sur le plan politique : nos formes de luttes et de représentations politiques, nos aspirations, nos modes de pensée. Et sur ce point, il est significatif que le concept de souveraineté soit si prégnant chez nous, alors qu’il l’est beaucoup moins dans les pays de culture anglo-saxonne.

Vouloir coûte que coûte se défaire de cet héritage, malgré ses heures sombres et ses contradictions, nous conduirait à nous renier nous-mêmes, et pourrait conduire à une forme de folie tout aussi aliénante. Assumons avec la plus grande honnêteté intellectuelle cet héritage politique français et européen. Et à partir de là, faisons des choix en conscience : cet héritage ne pourrait nous faire renoncer à notre aspiration à plus d’autonomie – ce que moi je défends, c’est-à-dire des responsabilités locales de premier plan, tout en étant partie intégrante de la République française et de l’Union européenne –, voire à l’indépendance. Mais là encore, ce serait une erreur, voire même dangereux, de s’obstiner à penser une Guadeloupe indépendante qui ferait fi du système politique et des institutions dont elle aurait hérités. N’avons-nous pas au préalable un état des lieus à réaliser : Qu’est-ce qui dans ce mode de pensée politique et dans ces institutions devrait être abandonné, et quelles seraient celles sur lesquelles nous pourrions nous appuyer, tout en ne négligeant pas l’attachement de nos concitoyens pour celles-ci (notamment la commune, ainsi que les deux collectivités majeures, qui devraient à terme se fondre en une seule) ? Alors, ceux qui aujourd’hui sont pour la politique de la table rase, et qui rejettent en bloc tout le système politique actuel ainsi que les institutions inhérentes, sont bel et bien dans une forme d’aliénation, car ils voudraient en quelque sorte que nous subissions un vrai lavage de cerveau, comme s’il s’agissait de construire du neuf à partir du néant. Or, les quelques expériences menées tout au long de l’Histoire sur ce sujet, ont toutes conduit au chaos. Cher Frantz, c’est de l’existant dont nous devons partir, à partir des défauts, des contradictions et des injustices du présent. Alors, je ne sais finalement qui de nous deux mériterait une certaine forme de psychanalyse, certainement nous tous. 

 

Enfin, ayons l’honnêteté de reconnaître que le gouvernement actuel ne souhaite qu’une seule chose pour nos départements : qu’ils sortent du giron de la République. Reconnaissons aussi que le vote de 2003 sur l’évolution institutionnelle doit être pris pour ce qu’il est : la réaffirmation de la majorité de nos concitoyens pour un ancrage solide de la Guadeloupe dans la République. Mais toujours avec ses contradictions : Dans le même temps, nous ne cessons de revendiquer avec raison la reconnaissance de nos spécificités culturelles – et le mouvement social initié par LKP a été aussi l’occasion de manifester avec éclat la fierté d’être guadeloupéen, au sens de l’identité culturelle –, mais nous sommes frileux dès lors qu’il s’agit de se construire une identité politique propre. Nous ne cessons d’affirmer notre guadeloupéanité – avec ce qu’elle a aussi de négatif, notamment l’exacerbation du sentiment nationaliste, toujours fermé à l’autre et si peu universaliste –, et paradoxalement, nous ne souhaitons pas envisager ne serait-ce qu’une autonomie même atténuée.

 

Alors, soyons honnêtes une fois pour toutes : Si les guadeloupéens demandent l’indépendance, ils l’obtiendront. Le problème est donc d’abord guadeloupéo-guadeloupéen.  D’où la nécessité de débats de fond, et d’espace public traversé par ces débats. C’est ce que nous tâchons aussi de faire à travers nos échanges écrits. Et je vous suis très reconnaissant de condamner de façon explicite toute attaque ad hominem. Car celles-ci ne permettent pas les débats. Je suis pour ma part disposé à ce que prochainement nous puissions en toute sérénité et apaisement débattre de vive voix avec tous ceux qui le souhaitent.

Dans l’attente de vous lire.

 

Bien cordialement. David Dahomay.

 



Tout moun gran
« Tout moun gran », avait coutume de dire mon père lorsque,

roulant des mécaniques d’adulte débutant, je m’en remettais quand même à ses réponses lorsque ma propre vie m’interrogeait. Je lui en ai longtemps voulu, sans m’avouer qu’ayant posé les pieds dans la vie adulte, il fallait que la tête lâche l’enfance. Il y a longtemps qu’il n’est plus de ce monde. Aujourd’hui que je navigue vers son âge, je voudrais, comme un hommage, le répéter à mes amis. Tout moun gran. Le LKP est assez grand, ou pour se tuer tout seul, ou pour capitaliser par lui-même sa courte et formidable expérience. Les initiateurs du texte intitulé « « Soutenons les luttes sociales mais défendons les principes démocratiques » sont assez grands, qui pour continuer à soutenir et défendre ce qui leur chante, qui pour assumer le destin du même texte devenu pétition. Je ne ferai rien de tout cela à leur place. Je n’en ai ni le désir ni la capacité. Mon choix est de postuler pour tous de très bonnes intentions. Et lorsque ces bonnes in-tentions pavent le chemin d’un enfer non désiré, j’appelle amicalement à la vigilance. Je pointe les dangers que j’aperçois, certes, mais je ne vais pas aller les forcer ni leur faire la leçon…Tout moun gran. Qu’ils tirent eux-mêmes leçons de leurs glissades ou faux pas et, du coup, ils dévoileront la nature de leur projet, « les moyens modelant nécessairement la fin », comme l’écrit pertinemment Caroline Oudin-Bastide 1! Je suis un tantinet consensuel, mes amis. Ce n’est pas une maladie honteuse, que je sache. Mais, pour être plus précis, que suis-je ? Un partisan de l’Indépendance de la Guadeloupe. Cela signifie que pour moi la Guadeloupe n’existe pas encore ; que la qualification de Département et Région de l’Outremer français du pays où je vis atteste que le vrai pouvoir politique est étranger. On l’appelait officiellement colonie, c’est-à-dire, territoire exploité et dominé par un Etat extérieur. Depuis 1946, l’Etat français y a calqué les institutions de la France, ce qui fait que, de consultations en consultations, de vote en vote, le peuple a appris à accepter voire réclamer cette privation de souveraineté. L’arme de la persuasion a surpas-sé le fusil et la trique. Les armes qui tuent ou blessent, ça vous fait des révoltes, des morts, des martyrs, puis des commémorations à tout berzingue. En somme, ça vous fabrique de l’anticolonialisme. Tandis que des médias aux ordres, une armée d’enseignants respectant scrupuleusement le programme, des élus préposés à l’intendance, des intellectuels d’autant plus prévisibles qu’ils sont organiques de la république française, ça vous fait des assimilés, pas toujours commodes, mais assez réussis dans l’ensemble.. C’est pourquoi je reste indépendantiste. Et c’est pourquoi, lorsque je pense démocratie, je pense konplo a nèg, pacifiques ou belliqueux on s’en fout, pourvu qu’ils soient concertés, donc fruits de l’intelligence commune des Guadeloupéens contre la fausse démocratie colo-niale. Et non konplo a chyen. C’est avant tout le liyannaj de tous les anticolonialistes que je Si d’aventure il peut s’élargir aux démocrates, ce ne sera jamais pour conforter ce « déjà là » qui nous infantilise. De ce point de vue, je ne fais aucune concession idéologique aux soutiens de la domination coloniale, qu’ils soient les appendices de la droite ou de la gauche française, voire même d’une certaine gauche de la gauche. Cela dit à seule fin de me situer, s’il en était encore besoin, j’ajoute que je suis fidèle. Fidèle à cet idéal et non à un quelconque appareil politique, fût-il indépendantiste. Il y a longtemps que ce type de fidélité organique a quitté ma vie, tout simplement parce qu’elle doit rester là pour le pire et le meilleur à essuyer les plâtres. L’expérience m’a montré qu’elle émarge souvent au registre de la lâcheté, flanquée des deux gardes que sont la paresse intellectuelle et la discipline de chapelle. En politique comme en amour, ce genre de fidélité, qui carbure au mensonge muet, ressemble à s’y méprendre à de la trahison. C’est pourquoi je signe de mon nom tout ce que j’exprime. Et j’aimerais que tous ceux qui sont censés le faire plus faci-lement que le citoyen Lambda, les intellectuels en particulier, s’expriment chacun, en évitant le plus possible de s’abriter derrière la moindre initiative pétitionnaire…Tout moun gran. Donc, je persiste et signe ma recommandation au LKP de chercher lui-même ses erreurs éventuelles, avec l’honnêteté et le recul nécessaire. Pas davantage. Parce que je ne fais pas semblant de croire que nos élus, Congrès ou pas, fussent-ils désignés par le suffrage univer-sel, aient jamais été des foudres de guerre en matière de débat public. S’ils l’étaient un tant soit peu, que n’aurions nous pas débattu des questions fondamentales du pays, tout le temps, dans tous les espaces possibles, menm anba mango, même maintenant qu’il n’y a pas eu de Congrès ! A d’autres !... Ce Congrès avorté n’était pas le jour J de la démocratie guadeloupéenne, de « la représentation de soi élaborée dans un espace critique »2. Rien de cette nature n’a avorté qui ne le fasse déjà, faute de libre pensée ou de pensée tout court, chaque heure et chaque jour, dans nos grands hémicycles et nos municipalités. Sinon, ça se saurait. Je désapprouve et regrette profondément le recours fréquent du LKP aux injures et aux menaces quand il s’agit de débattre. Mais il faut aussi se demander pourquoi l’affect se dé-verse à ce point, jusqu’à couvrir ces récentes belles paroles et ces grandes marches de pro-testation qui nous émouvaient tant « comme si tout un peuple là rassemblé exprimait toute sa douleur existentielle »3. Pourquoi ne s’agirait-il pas toujours d’une manière de cri de dou-leur ? Mais, cette fois, d’une manière bien connue d’injurier la maman d’un caillou pointu qui se glisse inopinément dans vos chaussures en pleine marche. Ça ne résout rien, mais ça fait du bien par où que ça passe. Nous sommes dans les circonstances d’un combat social où personne ne fait de cadeau à personne, non d’un dîner de gala où l’on s’échange bons mots et politesses. Vous faîtes un faux pas et l’adversaire en profite pour chercher à vous jeter. Vous dîtes un mot malheureux, et il en profite pour vous traiter de voyou. Parfois cela suffit pour qu’une poignée d’alliés fragiles se retourne. Mais qu’est-ce qui vous empêche de vous expliquer calmement avec ces amis, qui disent vous vouloir tant de bien, au lieu de les envoyer paître ? Vous sentez poindre une menace, alors vous vous mettez en position défensive. Puisque vous avez la foule avec vous, qu’il faut la maintenir à la température idéale et que votre principal moyen de chauffage est le meeting, c’est la propagande émotionnelle qui prime. Vous avez peu recours à l’écrit, qui demande plus de recul, une attitude studieuse, apaisée et plus rationnelle. En guise d’écrit, vous n’avez que la reproduction au mot près de vos harangues, ce qui n’arrange pas les choses. Une partie du problème est là.

A ce stade, je voudrais confirmer à l’amie Caroline Oudin Bastide que c’est bien d’ironie qu’il s’agit lorsqu’à propos de la pétition « Soutenons les luttes sociales mais défendons les principes démocratiques » je parle de « symphonie des cris de vierges effarouchées »4. Je pense précisément, parmi les initiateurs, à ces « vieux routiers de la politique, déflorés de-puis longtemps »5. Avoue-le, Caroline : de fausses vierges jouant aux nonettes, c’est une provocation à l’ironie ! Car, enfin, nos bons vieux amis étaient payés pour imaginer la suite d’une initiative aussi ambiguë : une pétition lancée à la cantonade ne se réduit jamais à ses seuls initiateurs. Et j’entends Jacky Dahomay dire « … je croyais que le LKP nous aurait invité à discuter… »6 Tant d’angélisme chez un vieux de la vieille, et surtout après le coup, ça me laisse abababa ! Quand on veut discuter, on crée d’abord un climat propice. On ne commence pas par ameuter, sous prétexte de débat au grand jour. Là, le philosophe, que j’ai toujours en grande estime, s’est transformé tout simplement en pipelette, limite « makan-da ». Question de profil psychologique et non de qualité intellectuelle, ça va de soi. Quand, de la main gauche, le philosophe voulait de la hauteur, de la main droite, le pétitionnaire rameutait du bric et du broc, du bon grain et de l’ivraie, de doux démocrates et des élus revanchards, de vrais margoulins et de vraies fausses pucelles, sans oublier les Amédée Adélaïde et autres Edouard Boulogne qu’on ne présente plus. Des gens dont on est sûr que la plupart, s’ils avaient pris la plume individuellement, auraient défendu comme d’hab. les sacro-saints « principes démocratiques » en colonie, mais jamais « les luttes sociales ». Voilà comment les moyens modèlent la fin : on commence à bêler en agneau pour finir par hurler avec les loups et l’on a le toupet de réclamer une bergerie ! On voudrait tuer dans l’oeuf tout débat fraternel, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Maintenant, c’est au LKP de se hisser à la hauteur des espoirs qu’il a su si bien lever. Cette Guadeloupe que nous avons vue debout et digne, et qui a forcé l’admiration du monde, mé-rite bien cela. Mettons ce fâcheux épisode derrière nous, non sans en avoir tiré toute la substance ! Et commençons franchement, dès maintenant, le pays dont nous rêvons ! Com-mençons le tous, autant que nous sommes, avec nos petites différences voire même nos désaccords tactiques ou philosophiques, mais en sachant enfin faire démocratie pour nous. Afin de mieux renforcer et enchanter notre grande ressemblance anticolonialiste. Sortir de l’ornière stérilisante et consumériste, n’est-ce pas au bout du compte de cela qu’il s’agit ?

Ce vrai débat que j'appelle de mes voeux n'a de sens, bien évidemment, que si nous nous définissons encore comme anticolonialistes… Non, chère Caroline, là, ce n'est pas de l'ironie, mais le sens de toute projection.

 

Frantz SUCCAB

 1 Contribution de C. Oudin-Bastide : « La vie démocratique n’est pas une retenue d’eau »

2 La foule, le peuple et l’amitié (Lettre de Jacky Dahomay à Frantz Duhamel)

 3 Jacky Dahomay, Op Cit

4 Ma contribution « La vie démocratique n’est jamais un long fleuve tranquille »

 5 C. Oudin-Bastide Op.cit

6 Op.cit

 

 

 

 

 

Par David Dahomay - Publié dans : refonder la gauche - Communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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