Modeste contribution pour une Guadeloupe résiliente

Publié le par David Dahomay

Comment trouver les mots face au drame survenu ce mardi 13 septembre à la sortie du lycée Chevalier de Saint-Georges ? Ce jeune lycéen de 15 ans, Yohann, sauvagement et mortellement poignardé par un autre jeune, pour une simple tentative de vol, semble-t-il, de son téléphone portable…

Horreur absolue, acte incompréhensible, effroi et colère indicibles. Mes premières pensées vont à la famille de la victime et à ses proches. Compassion, empathie, soutien et solidarité, les mots nous manquent en cet instant…Ce mardi 13 septembre, nous avons tous perdu un fils, un frère, un ami ; c’est toute la Guadeloupe qui est aujourd’hui endeuillée et meurtrie dans sa chair et dans son âme.

Comment en est-on arrivé là ? Comment la Guadeloupe en est-elle arrivée là ?

Il nous paraît impossible de répondre en quelques mots à cette question si prégnante, tant les causes et les problématiques de la violence dans notre archipel sont complexes. Une chose est sûre néanmoins, c’est que ce mal est profond et vient de loin…Causes historico-anthropologiques, sociologiques, culturelles, politiques, économiques, et surtout sociales.

En outre, ne nous voilons pas la face, le néolibéralisme – cette « raison-monde » présentée à tort comme le seul système économique possible par les tenants de la pensée unique en France, en Europe et dans le monde –, finit par produire des dégâts sociétaux, sociaux et environnementaux considérables : société guadeloupéenne d’un consumérisme névrosé et pulsionnel inquiétant (chacun veut détenir le dernier iPhone ou le téléphone portable dernière génération, …), hyper-individualisme, chômage de masse et tout particulièrement chez les jeunes, exclusions sociales, déstructuration des liens familiaux et intergénérationnels, pollution sans précédent de notre environnement et destructions des écosystèmes naturels. De surcroît, autre thèse intéressante qu’il conviendrait d’approfondir au regard de notre propre contexte : celle avancée par le philosophe Bernard Stiegler au travers du concept de « disruption », cette accélération inouïe de l’innovation qui produit une nouvelle barbarie en rendant impossible toute socialisation, en nous faisant perdre le sens de nos existences, individuelles et collectives, et en finissant par nous rendre fous.

Il est en effet permis de s’interroger sur les inclinations profondes du passage à l’acte du jeune assassin de Yohann : Quel sens donne-t-il à sa propre existence ? Quelle valeur accorde-t-il à sa vie et à celle des autres ? Y a-t-il seulement encore en lui une once d’humanité ? Le cas de ce jeune délinquant est malheureusement symptomatique d’une frange de la jeunesse guadeloupéenne, désaffiliée, en rupture familiale, en échec scolaire ou déscolarisée, en voie d’exclusion sociale, sans aucune perspective d’avenir, enrôlée dans des gangs mafieux et délinquants, et qui finit par se « déshumaniser ».

La Guadeloupe en est là, nous en sommes là, et ces maux qui rongent notre société de l’intérieur ne datent pas d’aujourd’hui. Nombre d’entre nous – politiques, responsables associatifs, intellectuels, artistes, simples citoyens – n’avons cessé depuis longtemps de tirer la sonnette d’alarme, en vain. Il convient d’admettre que nous avons une coresponsabilité individuelle et collective dans ce qui nous arrive : une grande partie des classes moyennes supérieures et aisées ont déserté le débat public, le champ associatif et l’engagement collectif, calfeutrées dans leurs villas surprotégées et leurs énormes bolides 4x4, et mues par leurs seuls intérêts égoïstes immédiats ; l’école en Guadeloupe qui n’a pas su suffisamment s’adapter aux changements majeurs et inquiétants de notre société, perd peu à peu toute autorité républicaine, et ne joue pas le rôle qui devrait être avant tout le sien de former des citoyens de demain, éclairés, responsables et critiques (il est en outre urgent de prendre conscience que de plus en plus de familles sont défaillantes et que c’est à l’école et aux acteurs sociaux et éducatifs dans leur ensemble, de se substituer à la carence éducative de certaines familles) ; les décideurs publics et les acteurs économiques peinent à trouver et à construire un nouveau modèle de développement économique pour la Guadeloupe, en phase avec les défis du 21e siècle, qui soit véritablement durable, solidaire et inclusif (car il serait temps d’en finir avec cette économie d’import-distribution, qui ne profite souvent qu’à quelques-uns, qui n’incite pas aux innovations et productions locales, et qui engendre chômage et désespérance pour de nombreux jeunes) ; les politiques auraient tendance à se regarder le nombril ou à regarder ailleurs, pendant que notre maison commune brûle.

Pourtant, l’heure est grave car la Guadeloupe est aujourd’hui une gigantesque « poudrière sociale » à ciel ouvert, prête à s’embraser à la moindre étincelle. Il n’est donc plus temps de se renvoyer la patate chaude, en disant que ce sont les politiques qui sont responsables, ou que tel politique est plus responsable que tel autre, ou que l’Etat a failli, ou que nos chefs d’entreprise sont irresponsables. A l’évidence, nous sommes tous coresponsables d’une telle situation.

Et ce n’est que collectivement, en mettant de côté telle stratégie personnelle ou telles arrière-pensées politiques, que nous pouvons espérer enrayer l’engrenage de la délinquance et de la violence en Guadeloupe, et retrouver le goût du vivre-ensemble, sans qu’aucun concitoyen ne soit laissé sur le bord de la route.

Il n’est plus l’heure des grands discours et des grands-messes tels des énièmes congrès sur la violence. L’urgence est d’agir ici et maintenant, intelligemment et collectivement, chacun au niveau qui est le sien. Et si nous devons présentement évoquer quelques pistes, modestement je dirais qu’il y a deux problématiques majeures sur lesquelles nous devons agir pesamment et simultanément : la lutte contre la délinquance d’une part (qui passe par la mise en œuvre d’actions de dissuasion, de coercition et de répression), et la prévention de la délinquance et de la violence d’autre part (plans d’actions dans les domaines éducatif, de diagnostic et de repérage des publics fragiles, d’insertions sociale et professionnelle, de prévention de la récidive, de réinsertion, …).

Le meurtre du jeune Yohann, aussi intolérable et insupportable soit-il, aura au moins permis une prise de conscience généralisée, un « sursaut collectif », qui nous semble à bien des égards salutaire. Serait-ce d’une certaine façon le grand retour du politique en Guadeloupe (politique entendu au sens premier, celui des affaires de la cité), que nous n’espérions plus ?

A mon sens, il est sain et même nécessaire que les Guadeloupéens fassent bloc, se lèvent comme un seul homme, pour dire non à la violence lors de prochaines marches pacifistes. Et nous marcherons autant que cela sera nécessaire ! De telles initiatives pourraient par exemple venir de membres de la société civile, et notamment des jeunes.

Ensuite, il nous semble tout aussi nécessaire que nos représentants élus interpellent le Gouvernement sur les questions d’insécurité, qui incombent en premier lieu à l’Etat (ce que la plupart ont fait, bien évidemment). Néanmoins, nous pourrions concevoir que dans une lettre commune, l’ensemble de nos parlementaires et de nos exécutifs locaux lancent solennellement un appel au Premier ministre et au ministre de l’Intérieur d’ici sa venue en Guadeloupe début octobre, afin que le Plan sécurité Outre-mer soit considérablement renforcé en moyens humains, financiers et matériels, et ces moyens sanctuarisés (les forces de police et de gendarmerie accomplissent au quotidien un travail remarquable mais éreintant, par manque criant et récurrent de moyens). Moyens qui devraient être prioritairement affectés dans la conurbation « pointoise » et la ZSP (zone de sécurité prioritaire), mais pas exclusivement.

En outre, sans sombrer pour autant dans le tout-sécuritaire, il me semble primordial que l’ordre républicain soit en quelque sorte rétabli sur l’ensemble de notre territoire insulaire, et qu’il ne subsiste plus de zones de non-droit, ces « quartiers chauds » que nous connaissons tous, où règne la seule loi des gangs et des trafiquants de drogue, et où même les forces de l’ordre n’osent plus guère se rendre, et encore moins la police municipale, qui au demeurant pourrait jouer un véritable rôle de police de proximité.

Quant à l’idée de centres d’enfermement ou de camps militaires envisagés pour certains jeunes délinquants, totalement déstructurés et désœuvrés, voire même déshumanisés, j’y ai longtemps été opposé. Mais je crois maintenant que de telles structures militaires pour certains jeunes, auraient une efficacité réelle. A condition que ces centres soient tout autant axés sur de l’insertion sociale et professionnelle, et dispose d’une cellule d’écoute. Nous avions défendu, avec l’ancien président de Région et avec d’autres, le principe de création d’un centre EPIDe (Etablissement public d’insertion de la défense) en Guadeloupe, mais qui jusqu’à ce jour n’a pas eu l’aval de l’actuel Gouvernement. Ceci étant, un tel centre EPIDe, le temps des autorisations nécessaires, de sa construction et de sa mise œuvre, ne verrait pas le jour avant plusieurs années. Or, il y a urgence à créer un tel centre d’encadrement. Par conséquent, il conviendrait sans doute de s’appuyer en attendant sur les structures de l’actuel RSMA, en lançant dès à présent une première expérimentation, sur le modèle de fonctionnement des EPIDe. Ce qui supposerait certaines dérogations et de larges moyens humains et matériels supplémentaires.

Pour ce qui relève des actions de prévention, force est d’admettre que c’est tout un ensemble de politiques publiques et d’acteurs (publics, associatifs et privés) qui doivent être mises en œuvre et agir de concert. Et nous devrions distinguer d’une part les mesures d’urgence et donc à court terme (le repérage des jeunes en situation de rupture et leur prise en charge immédiate et globale en vue de leur insertion ou de leur réinsertion), et d’autre part les mesures à long terme (dont les effets ne seraient perceptibles que sur une longue période, comme par exemple les politiques d’aides aux familles fragilisées, éducatives, de prévention du décrochage scolaire, de prévention des addictions, …).

Au vu de l’ampleur du problème et des difficultés à le résoudre, seule une action globale, approfondie et concertée, permettrait d’espérer parvenir à une Guadeloupe résiliente, fière d’elle-même et de sa jeunesse. C’était toute l’ambition de la Conférence régionale permanente de la jeunesse, initiée en 2013 par le préfet, la Région et le Département, et réunissant l’ensemble des élus locaux, les acteurs de la jeunesse et de l’insertion, les organisations syndicales et patronales, et bien entendu les jeunes eux-mêmes. Cette conférence de la jeunesse, expérimentation unique à l’échelle nationale, se veut à la fois une instance de concertation, de débats, de propositions et de décisions. La conférence régionale permanente de la jeunesse a d’ailleurs présenté en octobre 2015 un vaste « schéma des politiques de jeunesse en Guadeloupe » (SPJG), et annoncé l’ébauche d’un plan d’actions, comprenant notamment la mise en œuvre de la garantie jeune et la création d’un site Internet dédié à la jeunesse et à ses problématiques. Qu’en est-il aujourd’hui de cette fameuse conférence (opérationnelle théoriquement jusqu’en octobre 2017) et de la mise en œuvre et du suivi des préconisations du SPJG ? Sans doute conviendrait-il de lui donner toute la place qu’elle mérite, c’est-à-dire en faire une véritable instance de propositions et de décisions pour des actions concertées, coordonnées et mutualisées en faveur de la jeunesse.

Parmi les préconisations fortes du SPJG, nous retiendrons notamment le rôle central donné à la Mission locale (MILE) comme « guichet unique » pour l’accueil, l’information, et l’accompagnement des jeunes tout au long de leur parcours d’insertion sociale et professionnelle. Et plutôt que de scinder en plusieurs petites unités la MILE, il s’agirait surtout d’opérer un véritable « big bang » dans la gouvernance et l’organisation de cet opérateur majeur en Guadeloupe, afin de s’assurer de son efficience. Nous retiendrons aussi l’importance capitale des équipes de rue, structures associatives qui manquent cruellement de moyens et de soutiens, et qui jouent pourtant un rôle-clé dans le repérage des jeunes en voie d’exclusion, et de leur prise en charge.

Nous ne redirons jamais assez combien les acteurs associatifs sont un maillon majeur sinon essentiel dans les politiques d’insertion sociale et professionnelle des jeunes. Ils mériteraient d’être davantage écoutés et mieux accompagnés dans leurs missions, qui relèvent quelquefois du sacerdoce. Je pense en particulier à l’association Kazabrok et à mon ami Franck Phazian, qui œuvre depuis près de vingt ans parmi et pour les jeunes désœuvrés, qui bénéficie de peu de soutiens réels de la part des pouvoirs publics, et dont la structure située au Raizet est menacée d’expulsion pour laisser place à un vaste projet immobilier.

Enfin, les relations intergénérationnelles pourraient constituer un point d’appui important dans le parcours de résilience des jeunes en rupture. Des expérimentations pourraient être menées en ce sens, avec certains pouvoirs publics, des associations parties prenantes, et des retraités guadeloupéens volontaires et prêts à donner de leur temps libre pour aider et agir.

De nombreuses pistes et solutions sont là, à notre portée, pour peu que nous ayons collectivement la volonté d’agir. Avant qu’il ne soit vraiment trop tard. Et le temps presse…

« C'est quoi une vie d'homme ? C'est le combat de l'ombre et de la lumière… C'est une lutte entre l'espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… Je suis du côté de l'espérance, mais d'une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté. » (Aimé Césaire).

David Dahomay.