Lettre ouverte à Pierre Larrouturou

Publié le par David Dahomay

Pierre Larrouturou est membre du Parti socialiste et se déclare économiste (on lui doit notamment « le livre noir du libéralisme »)[ ]. Il est surtout connu pour ses positions en faveur de la réduction du temps de travail. Il est l’initiateur d’une pétition exigeant que le PS organise une Convention extraordinaire sur la refondation avant la tenue de son prochain Congrès à l’automne (voir le site www.nouvellegauche.fr).

 

 

Cher Pierre Larrouturou,                                   

 

Ce que vous nous décrivez concernant vos relations avec la direction du Parti socialiste et le fait que celle-ci ne souhaite absolument pas lancer la refondation sur des bases saines avant le Congrès d’automne ne m’étonne pas. Elle aurait certainement tout à perdre – d’un point vue du maintien à sa tête de l’oligarchie actuelle et des batailles fratricides pour la prise en main du parti – que d’organiser une Convention sur le fond avant ce fameux Congrès.

 

Je tiens par ailleurs à vous féliciter pour votre démarche courageuse, sachant que vous risquez par la suite de ne pas vous faire que des amis au PS. Aussi, j’ai suivi avec une certaine attention votre parcours et vos prises de position diverses, tout particulièrement celles durant les campagnes présidentielles et vos propositions fortes concernant les 32 heures et la semaine à quatre à jours. Le procès qui est fait aux 35 heures aujourd’hui est injuste, tant ceux-ci sont rendus responsables du « déclin » de la France. On s’achemine maintenant vers une augmentation significative du temps de travail sans compensation satisfaisante pour les salariés.

 

Pourtant, que penser du livre de l’économiste américain Jeremy Rifkin, « la fin du travail » paru en 1993 et annonçant la rareté des emplois du fait du progrès technologique et de la troisième révolution industrielle ? Jusqu’à ce jour, personne n’a encore réellement prouvé que Rifkin se trompe (le livre de Schnapper n’est pas convaincant). Sans compter les problèmes récurrents de délocalisations qui aggravent encore les pénuries d’emplois. Seul un contexte démographique favorable – la génération « baby boom » devenue « papy boom » – permet d’expliquer en partie la baisse conjoncturelle du chômage. Combien d’actifs à la recherche d’emplois ont trop souvent été rayés des listes de chômeurs ? Je voudrais prendre le Président de la République au mot quand il dit vouloir réhabiliter la valeur travail : Le débat essentiel est bien celui-là, ou plus précisément celui tournant autour de la question de la juste rémunération du travail par le capital.

 

Le PS aurait donc tout à gagner de relancer le débat sur le temps de travail (ne serait-ce que sur l’aspect d’un mieux-être, de moins de stress, et plus de temps de repos et de loisirs) ainsi que les salaires. Votre proposition en faveur des 4 jours travaillés par semaine est plus que jamais d’actualité. Mais le PS n’en prend pas la voie, au contraire, la mode étant aux dérives sociales-libérales, alors que ce modèle pour la gauche européenne a montré ses limites (le mot est faible) en Allemagne et en Angleterre. Une simple analyse de ce que le capitalisme financier mondialisé a produit comme désastres (pauvreté, atteinte à l’Etat keynésien, explosion des inégalités, désastres écologiques) devrait nous faire pencher pour une refondation de la gauche sur de toutes autres bases. Sans être pour autant marxiste – Karl Marx lui-même aurait prétendu ne pas l’être – force est de constater que Marx, en tant qu’économiste visionnaire, semble avoir cruellement raison dans son analyse implacable du capitalisme. Au point qu’aujourd’hui des néolibéraux comme Alain Minc et – nouvellement car il ne l’a pas toujours été – Jacques Attali lui donnent raison. Resterait alors à ces deux éminences grises à émettre des propositions bien différentes. Car ils courraient alors le risque d’être prétendument atteints de schizophrénie ! 

 

Ainsi, l’exploitation de la force de travail – jusqu’à l’aliénation dans nombre de pays du Sud, et dans une certaine mesure dans les pays industrialisés – n’est-elle pas consubstantielle du capitalisme ? Ou est-ce comme l’affirmait le sociologue allemand Max Weber le problème de l’esprit du capitalisme – celui de « l’éthique protestante » – basé avant tout sur la réussite individuelle et matérielle ? Resterait alors à inventer un nouvel esprit du capitalisme, comme le suggère le philosophe Bernard Stigler dans son livre « Ré enchanter le monde ». Mais entend-on aujourd’hui au PS de tels questionnements ?

 

Par ailleurs, sans vouloir vous décourager dans votre noble initiative que je soutiens malgré tout, je n’ai pas le même optimisme – et surtout la même fougue – que vous concernant la possibilité de réformer le PS de l’intérieur. J’ai été un court moment adhérent de ce parti, et je l’ai donc pratiqué de l’intérieur. Depuis la campagne présidentielle de 2007, je  vais d’amertume en écœurement. Je ne crois vraiment plus ce parti capable d’une réelle refondation, mais je souhaite ardemment me tromper. Ce parti ignore désormais jusqu’à ce principe politique fondamental qu’est la souveraineté populaire, bafoué par lui lors du vote au Congrès de Versailles sur le mini-traité européen. Il avait la possibilité d’obtenir un référendum en allant voter non à Versailles, il ne l’a pas fait, préférant l’abstention. Cette position est gravissime pour un parti de gauche se voulant républicain. Un parti qui bafoue à ce point la volonté populaire est un parti en crise, voire carrément en perdition !

 

Vous avez raison quand vous militez pour une refondation de la gauche – celle susceptible de gouverner bien entendu. Cette refondation est une condition nécessaire pour rendre possible une conquête prochaine du pouvoir, et surtout de mener à bien les vraies réformes une fois en place. Il faut donc un nouvel Epinay comme en 1971. Mais force est d’admettre que le PS n’en est plus capable, tant les luttes intestines en son sein sont féroces, mais uniquement ou quasiment sur des questions de pouvoir et de personnes au détriment des idées. Et puis soyons francs, la question du choix d’un leader est aussi importante. Mais là encore, je ne vois au PS parmi les prétendants aucune femme ni aucun homme de stature véritablement présidentielle.  Quel vide intellectuel et idéologique de la plupart des candidats, sinon tous ! Aucune hauteur de point de vue, aucun charisme républicain, aucune posture gaullienne (à la de Gaulle, à la Mitterrand et même d’une certaine façon à la Chirac) ! Aucune volonté réelle de refonder la gauche ! Aucune aptitude à séduire de façon saine – et non populiste – nos concitoyens !

 

La refondation de la gauche est nécessaire mais non suffisante. Restera même après refondation le choix du leader, tout aussi important. Personne à l’horizon pour l’instant. Mais certains prétendent que ce sont les événements historiques qui font naître les hommes providentiels, ou en tout cas les démasquent.

 

En définitive, ma conviction profonde – tout en gardant encore un très mince espoir dans votre initiative mais qui s’amenuise de jour en jour – est que la refondation doit se faire sans le PS, par d’autres initiatives. Je constate que beaucoup de clubs politiques de gauche se créent en France, rappelant d’ailleurs un peu le contexte pré révolutionnaire d’avant 1789 – non que je souhaite la révolution, d’autant qu’elle ne se décrète pas.  Pour en citer quelques uns, il y a votre club, Nouvelle Gauche, La sociale, La Forge, Gauche Avenir, et bien d’autres encore. Pour ma part, j’ai adhéré au club politique Gauche  Avenir, dont l’initiative vient de Paul Quilès et Marie-Noëlle Linemann. Il se trouve que ces deux personnalités politiques ont récemment créé un parti se voulant fédérateur de toutes les initiatives actuelles de refondation : c’est le Parti de la Gauche. Je n’ai donc pas hésité à y adhérer, sans être naïf pour autant. Cette initiative a d’ailleurs été saluée par diverses personnalités, notamment Jean-Pierre Chevènement, ou encore l’universitaire Rémi Lefebvre. Certes, ce parti est encore imparfait et fragile, parce que récent. Mais il va dans le bon sens si on veut un nouvel Epinay. Et le temps presse si on veut être prêt pour 2012 !

 

Après le Congrès de novembre, quand l’évidence sautera aux yeux sur la mort programmée du PS comme parti de gauche hégémonique, il sera alors encore temps que tous les hommes politiques de poids et de valeur comme vous rejoignent Le Parti de La Gauche. Restera à régler malgré tout le choix essentiel du leader. Je crois humblement que vous y avez, comme d’autres, toute votre place.

 

Bien à vous Monsieur Larrouturou.

 

Publié dans refonder la gauche

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MKL 07/12/2008 16:19

L'appel de Pierre Larrouturou à un sursaut des socialistes européens commence à être entendu :
Une soirée-débat intitulée “Crise financière et économique : comprendre pour agir” aura lieu à Bruxelles le jeudi 11 décembre de 19h30 à 21h30 à l’ULB (salle Dupréel, avenue Jeanne 44), en présence d’Elio Di Rupo (président du PS belge francophone), Poul Nyrup Rasmussen (président du Parti Socialiste Européen et député européen) et Pierre Larrouturou (économiste et auteur de l’ouvrage “Le livre noir du libéralisme“).

Entrée gratuite

Si vous ne pouvez pas vous rendre en Belgique, sachez que le débat sera diffusé en direct sur http://nouvellegauche.fr

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