Une question politique majeure:le désoeuvrement de la jeunesse guadeloupéenne

Publié le par David Dahomay

Une question politique majeure : le désœuvrement de la jeunesse guadeloupéenne

Article paru en mars 2008 sur plusieurs sites et blogs, notamment info-impartiale.net, Betapolitique, ou encore le site martiniquais Madinin’art. 

Unde malum faciamus ? (D’où vient que nous fassions le mal ?). Le drame qui s’est joué récemment en Guadeloupe – cette jeune femme sans histoire étranglée par deux jeunes pour une sombre histoire de cambriolage – nous conduit inévitablement à nous poser une telle question. Pourtant, que l’on ait une approche individuelle plutôt théologique ou plutôt philosophique, force est d’admettre qu’un tel questionnement spéculatif sur l’origine du mal débouche immanquablement sur une aporie. Dès lors, à défaut de pouvoir résoudre isolément l’énigme du mal radical – consubstantiel au libre-arbitre – tâchons au moins de trouver une réponse collective et donc politique à cette question : Que faire contre le mal ? Ou plus précisément que faire pour que plus jamais cela n’advienne ? D’emblée, autant dire qu’il est illusoire de s’obstiner à trouver une solution unique et péremptoire à la question, et que la pluralité des options envisagées est en partie liée à la pluralité des sensibilités à la fois humanistes et politiques s’exprimant au sein de la cité.

Face à la violence gratuite et inouïe des agresseurs, et en faisant nôtre l’affliction éprouvée par les proches de la victime, le désir inextinguible de châtiment exemplaire, voire même de lynchage, nous déborde. Mais l’implication d’une telle inclination serait de concevoir une société dans laquelle les individus puissent se faire vengeance eux-mêmes. Une société aboutissant au final à la guerre de tous contre tous. Une société de barbares donc. A l’évidence, l’avènement historique – bien que par paliers successifs et toujours encore à parfaire – de l’Etat de droit et de justice en Occident est un apport décisif pour la pacification des sociétés.

Nous devons donc quoi qu’il arrive avoir confiance en la Justice. Ainsi, seule la condamnation par la Justice de ces deux jeunes permettra d’apaiser partiellement la douleur de la famille et d’atténuer la soif de vengeance. Il est probable que lors du procès aux assises, la peine maximale soit prononcée par les jurés, tant ce drame suscite un fort émoi dans l’opinion publique. L’exemplarité de la peine aura en outre un effet cathartique indéniable sur l’opinion. Mais l’on peut s’interroger quant à sa fonction réellement dissuasive sur les couches sociales insécurisantes, et tout particulièrement sur les jeunes désœuvrés qui n’ont souvent plus rien à perdre. Il est incontestable que l’on assiste aujourd’hui dans l’hexagone et encore plus ici à une aggravation des violences faites aux personnes, entraînant un sentiment généralisé d’insécurité (fantasmé ou réel dans certains quartiers et territoires), et son pendant inévitable : la demande insistante de sûreté. Comment s’étonner dès lors que l’insécurité soit devenue un thème politique majeur en France ? En témoignent d’ailleurs les deux dernières élections présidentielles : celle de 2002 où le thème très présent de l’insécurité durant la campagne a contribué fortement à porter le chef du Front National au second tour, et celle de mai 2007 avec la victoire de Nicolas Sarkozy qui a beaucoup joué sur les peurs ; la peur des voyous (ou si certains préfèrent de « la racaille »), tout comme la peur des étrangers. Aussi, le durcissement récent des lois pénales – les lois sur la délinquance des mineurs et sur la récidive, et tout récemment celle très controversée créant ce nouvel ovni juridique qu’est la rétention de sûreté – n’est que la traduction législative de cette demande de sûreté devenue obsession, et conduisant à ce qu’il faut bien appeler une dérive sécuritaire. Certes, le droit à la sûreté est un droit fondamental – un droit naturel et imprescriptible reconnu comme tel par la Déclaration des Droits de l’Homme – tout comme le sont aussi l’Egalité et la Liberté. Et il peut arriver que ces droits entrent en concurrence les uns par rapport aux autres : Un Etat trop soucieux des questions sécuritaires peut être tenté de restreindre les libertés publiques ; le couvre-feu instauré en 2005 à l’encontre des mineurs suite aux émeutes des banlieues en est une parfaite illustration (triste ironie de l’Histoire quand on sait que la seule fois où cette loi martiale a été appliquée, c’est durant la guerre d’Algérie, et qu’elle est imposée aujourd’hui aux fils d’immigrés).

En outre, le nombre de prisonniers en France a explosé ces dernières années, au point d’ailleurs d’asphyxier les capacités d’accueil des prisons et d’aggraver dramatiquement les conditions de détention. Et quand on connaît le vécu familial et social souvent chaotique de la plupart des prisonniers, en lien avec l’explosion des inégalités depuis plus d’une décennie, l’idée d’une pénalisation de la pauvreté devient extrêmement pertinente. Pourtant, c’est bien ce modèle de société qui est mis en œuvre aux Etats-Unis, où une personne adulte sur cent est incarcérée. Sans compter les fortes discriminations raciales qui touchent les noirs américains (près d’un noir américain sur dix se retrouve derrière les barreaux). Les partisans de ce darwinisme social – au sens où la lutte pour la vie et la sélection des espèces existent dans la nature, et que cette loi naturelle doit bien valoir aussi pour les hiérarchies sociales. A moins que les bien nés tirent tout simplement leur justification de position dominante de la volonté divine – n’hésitent pas à mettre en avant la baisse de la délinquance grâce à ces politiques répressives et d’enfermement. S’il est avéré que les chiffres statistiques de la délinquance sont en baisse aux Etats-Unis comme en France, ce n’est pas tant que cette politique soit dissuasive, mais plutôt qu’au moins ceux qui sont enfermés ne peuvent plus nuire. Mais encore faudrait-il qu’ils ne puissent définitivement nuire. Car l’on sait très bien que la prison produit des caïds à la sortie. D’où des durées d’enfermement de plus en plus longues, quand ce n’est pas à perpétuité (la rétention de sûreté en France le permettra d’ici une quinzaine d’années, à moins que le Président de la République décide de passer outre le Conseil Constitutionnel et la mette en œuvre immédiatement). Voire même un choix radical comme la peine de mort, encore en vigueur dans nombre d’Etats américains. Quelle serait aujourd’hui la réponse des Français à cette grande question : Êtes-vous pour ou contre la peine capitale ? Je reste persuadé que Robert Badinter pourrait en perdre son latin.

Donc, à mon sens, à la question initialement posée – que faire collectivement pour que plus jamais le mal n’advienne ? – la solution du tout sécuritaire et de l’enfermement à vie (voire peut-être bientôt en France de la peine capitale) serait bien la pire des solutions, tant elle tournerait résolument le dos aux principes d’humanité et de justice – principes dont je m’obstine (au risque de faire bondir certains penseurs libéraux) à considérer qu’ils sont le fil conducteur de l’Histoire – et qu’elle ne ferait que répondre par l’injustice et au final la barbarie aux injustices sociales, qui sont pourtant la cause première de tous ces maux.

La lutte contre les inégalités sociales me paraît donc devoir être une préoccupation politique majeure, tant en France qu’ici en Guadeloupe où ces inégalités sont criantes, au point de menacer l’équilibre fragile de notre contrat social. Aussi, il est ahurissant d’observer en Guadeloupe que la question sociale est totalement absente du discours politique, notamment au sein des partis de gauche (à l’exception peut-être de la gauche révolutionnaire) où elle devrait être la plus présente. Certains y voient la raison essentielle de la perte de repères idéologiques de nos hommes politiques, au point que certains revendiquent (sans rire) d’être ni de gauche ni de droite ! Rien d’étonnant ensuite que certains élus errent d’un parti à un autre (de gauche à droite, puis de droite à gauche, et vice versa), au gré de la recherche de leurs seuls intérêts.

Mais revenons un instant à ce dramatique fait divers. Ce qui frappe dans l’agression de cette jeune femme, c’est d’une part la facilité avec laquelle ces deux jeunes sont passés à l’acte pour un mobile aussi futile, et d’autre part le fait qu’ils n’étaient pas connus des services de police. Sans compter qu’après leur méfait, ils sont allés faire une virée avec des copains comme si de rien n’était, en empruntant la voiture de la victime. Comme si les agresseurs par cette attitude effrontément désinvolte se mettaient à distance d’eux-mêmes, se jouaient d’eux-mêmes, au point de perdre toute conscience morale de la gravité de leurs actes. Mais qu’est-ce qui caractérise l’humain sinon d’abord la liberté, consubstantielle de la responsabilité et donc de la conscience morale ? Ce qui est en jeu au travers de ce drame me semble donc bien être un processus de déshumanisation. Reste à comprendre comment on en est arrivé là. Précisons que ces deux jeunes, sans casiers judiciaires et âgés de 21 et 22 ans, passaient le plus clair de leur temps à tourner en rond dans le quartier, dans le plus total désœuvrement, sans perspectives d’intégrations sociale et professionnelle. Tout le vécu de ces deux jeunes – rejetés d’une certaine façon par le système scolaire, vivant de surcroît un drame familial, méprisés et rejetés par la société – les conduit à l’indéfectible conviction qu’ils sont totalement superflus, qu’ils sont de trop dans ce monde. Dès lors, comment se sentir exister autrement que par des comportements de rejet et de haine viscérale de tout ce qui les renvoie à leur propre naufrage : la réussite sociale ?

Alors, outre celles déjà évoquées, on peut trouver deux finalités supplémentaires à la condamnation future des agresseurs : D’une part nous devons souhaiter que le procès leur rendra leur humanité, dans le sens où replongés dans le souvenir du drame et confrontés aux regards pesants des proches de la victime, ils auront ce choc cognitif produisant enfin de la conscience morale. D’autre part, je crois essentiel que le système carcéral prenne en charge de façon bien plus significative la problématique de l’intégration sociale des détenus à leur sortie de prison : travaux d’utilité publique pour ce qui est de la réparation symbolique, mais aussi programmes éducatifs, culturels et artistiques, et formations professionnelles. Cette problématique est encore plus sensible quand il s’agit de jeunes détenus, qui devront bien sortir un jour ou l’autre.

Pour finir, reste encore une question importante résultant de ce qui a déjà été évoqué : Ces deux jeunes sont-ils des cas isolés, ou au contraire sont-ils comme beaucoup d’autres jeunes les produits monstrueux de notre société ? Nul n’a besoin en Guadeloupe d’être un sociologue averti pour faire le constat alarmant d’une génération (nous dirons les 15-25 ans) particulièrement atteinte par le chômage, l’errance, le désœuvrement, la drogue et la délinquance. Et permettez-moi un peu de sévérité en affirmant que nous adultes avons tous une part de responsabilité vis-à-vis de cette jeune génération : parents, simples citoyens, éducateurs, animateurs socio-éducatifs, décideurs économiques, élus politiques. Ces jeunes seront pourtant les adultes de demain. Comment ne pas voir alors que l’intégration sociale et professionnelle de cette jeunesse en marge de la société devrait constituer une préoccupation politique majeure à court terme ? Et les maires – en tant qu’élus de proximité et donc les plus à même de pouvoir recréer du lien social dans les quartiers sensibles – devraient être en première ligne dans ce combat politique. Mais, à de rares exceptions près, force est de constater que ce problème politique essentiel demeure le grand absent des discours et des programmes des candidats aux élections municipales. Plus fondamentalement, la lutte contre les inégalités et les injustices sociales semble peu préoccuper les partis et les hommes politiques de gauche, si ce n’est sous sa forme la plus décevante : les discours technicistes justifiant la mise en œuvre de programmes économiques (les zones franches globales par exemple) qui au final ne servent que les intérêts des classes dirigeantes économiques, et masquent en réalité des choix dogmatiques de pensées économiques orthodoxes.

Je formule donc un vœu (en espérant que celui-ci ne restera pas un vœu pieux) : Que le prochain Congrès en Guadeloupe traite des inégalités, de la précarité, de la jeunesse et de la délinquance. Dans la continuation de ce qu’avaient souhaité Aimé Cesaire et d’autres en 1946 pour nos départements d’outre-mer : l’égalité en droits d’une part, et le rattrapage avec la métropole en matière de sous-développement et de réduction de la pauvreté d’autre part. Mais toujours dans la reconnaissance et le respect de nos identité culturelles.

David Dahomay.

 

Publié dans refonder la gauche

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evariste zephyrin 05/12/2008 17:46

Merci à vous
EZ

evariste zephyrin 03/12/2008 19:43

le site en question
http://www.pyepimanla.com/
cordialement
EZ

David Dahomay 04/12/2008 20:47


Cher Monsieur,
Bien entendu, je ne vois aucun inconvénient à ce que mon texte puisse être mis en ligne sur votre site. Il faut faire vivre le débat et susciter la critque citoyenne;

Bien à vous.

David Dahomay.


evariste zephyrin 01/12/2008 22:10

Bonjour David,

Votre article me plait, puis-je le reprendre pour pyé... ?

vous pouvez me répondre directement sur le mail du site ; contact

bien à vous

AZ

David Dahomay 03/12/2008 00:42



Merci pour l'attention que vous portez à cet article. Aussi, pouvez-vous préciser le nom de votre site ? Je n'ai ni l'adresse ni le nom. Merci. David Dahomay.