Réponse à Nicolas Sarkozy

Publié le par David Dahomay

Cet article est paru dans le quotidien France-Antilles en Guadeloupe le 9 février 2006, le jour de la visite aux antilles de l'ex-ministre de l'Intérieur. Cet article est une réponse à la tribune de Nicolas Sarkozy - "lettre aux Antillais" - publiée deux jours avant dans ce même quotidien.

Réponse à Nicolas SARKOZY

 

Monsieur Le Ministre, j’accuse bonne réception de votre « lettre aux Antillais » publiée récemment dans le quotidien France-Antilles. Aussi, je dois vous avouer mon étonnement quand vous évoquez « l’émotion forte créée par la loi du 23 février 2005 » aux Antilles. En effet, vous parlez d’incompréhensions et d’erreurs d’appréciation, en évoquant notamment le lien qui a pu être fait entre colonialisme et esclavage, et allant même jusqu’à prétendre que vous avez été l’un des premiers à considérer que l’article 4 de ladite loi posait problème.

 

Il convient cependant de rappeler, même de façon succincte, la chronologie suivante : Le 23 février 2005, la loi n°2005-158 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés est adoptée par le Parlement dans l’indifférence générale. Certains élus de gauche voteront même cette loi. Grâce entre autre au funeste Christian Vanneste, on peut lire dans son article 4 : « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française en outre-mer, notamment en Afrique du Nord. » En avril 2005, plusieurs historiens vont dénoncer dans un quotidien national l’alinéa 2 de cet article 4. Par la suite, la FSU, principale fédération syndicale de l’Education, n’aura de cesse de demander son abrogation. C’est en partie grâce à ces diverses interventions, mais aussi avec la prise de position de certains intellectuels français et des élus d’outre-mer, que l’opinion publique nationale dans son ensemble s’intéressera à ce débat, obligeant ainsi la classe politique, majoritairement de gauche, à prendre position contre cet alinéa.

 

Or, durant cette période, je n’ai pas le souvenir que vous ayez pris publiquement position pour demander l’abrogation de cet article 4. A dire vrai, Monsieur Le Ministre, votre silence fut assourdissant. Certains députés du parti dont vous êtes l’éminent représentant iront même jusqu’à justifier dans la presse nationale le maintien de l’alinéa si controversé. A tel point que, et c’est là l’essentiel, lorsque le groupe socialiste de l’Assemblée Nationale proposera fin novembre 2005 un amendement visant à l’abrogation de l’alinéa 2 de l’article 4, les parlementaires UMP, qui détiennent la majorité absolue, voteront contre son abrogation.  Pourtant, vous semblez disposer d’un esprit de persuasion sans égal au sein de votre parti. Pourquoi donc ne pas avoir appeler vos parlementaires à la responsabilité et à l’esprit de concorde ?

 

En vérité Monsieur Le Ministre, en tant que président de l’UMP – et je dois vous dire que ces deux casquettes que vous endossez sont aussi sources de confusion dans les esprits, susceptibles de nuire gravement à l’éminente fonction que vous exercez au sein de ce gouvernement – vous portez une lourde part de responsabilité dans le refus des parlementaires UMP d’abroger l’alinéa 2 de l’article 4. Et ce refus en dit long sur la vision ethnocentrique et particulièrement arrogante que nombre de vos militants ont du passé colonial de la France ! « Singulière époque, étrange conception du devoir de mémoire, remarquable exemple qui illustre, jusqu’à la caricature, la puissance de représentations idéologiques qu’aucun événement, fait ou argument ne parvient à entamer. »1

Soyons honnêtes Monsieur, l’abrogation de cet alinéa nous la devons, pour l’essentiel, au Président de la République.    

 

En outre, si cette loi a suscité tant d’émoi aux Antilles, c’est bien parce qu’elle renvoie implicitement à tous les aspects de la colonisation, et pas uniquement à la période esclavagiste : Les conquêtes, les spoliations, les expéditions punitives, les razzias, les massacres, les tortures, les humiliations des peuples colonisés, de l’Afrique Noire à l’Afrique du Nord, de l’Indochine à Madagascar, de la Nouvelle-Calédonie aux Antilles françaises. N’en déplaise à monsieur Patrick Karam2, cette loi eût-elle concernée uniquement l’Afrique du Nord, qu’elle eût été décriée aux Antilles, au nom de la vérité historique et d’une solidarité universelle envers ces peuples, avec le même émoi.

 

Enfin, si les débats autour de l’histoire coloniale de la France sont si vifs aujourd’hui, c’est parce que cette histoire éclaire avec acuité  des sujets politiques d’importance, comme l’immigration, l’intégration ou la représentation des minorités visibles. Aussi, « construire l’identité de près d’un tiers de notre jeunesse de « France » originaire de cet ex-empire sans revenir sur la République coloniale, c’est aller droit à l’échec, à la rancœur et à la haine : c’est s’engager vers des nouveaux conflits, ici, en métropole, et dans les Outre-mers. »3  Tels sont aussi les enjeux des prochaines élections présidentielles. Et puisque  vous dîtes Monsieur, que vous avez « fait un cheminement personnel sur cette question sensible », gageons qu’un jour peut-être vous puissiez être à la hauteur de tels enjeux.

 

David DAHOMAY, enseignant en Guadeloupe et syndicaliste.   

 

 

 

1 Olivier Le Cour Grandmaison,  Coloniser, Exterminer.

 

2 Patrick Karam, président du collectif antillo-guyanais-réunionnais-maorais.

 

3 La République coloniale, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergès.

 

 

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