Réponse à René Lorient et Philippe Corcuff

Publié le par David Dahomay

J’ai pensé intéressant pour animer le débat actuel sur l’avenir du PS de mettre en ligne cette réaction publiée sur le blog Mediapart de René Lorient, suite à son article « après Royal, Delanoë ? ». Ce texte répond aussi en substance à la première réaction au texte de René Lorient, adressée par le philosophe Philippe Corcuff.

 

Pour mieux comprendre le débat, je vous recommande tout d’abord de lire le texte de René Lorient ainsi que la réaction de Philippe Corcuff :

 

http://www.mediapart.fr/club/blog/rene-lorient/250508/apres-royal-delanoe#comment-14271

 

 

Ma réaction aux deux textes :

 

Je me permets de m’immiscer dans ce débat fort intéressant, et à mon avis salutaire pour l’avenir de la gauche française.

 

Pour ce qui est du texte de René Lorient, je suis stupéfait de constater à quel point les positions défendues dans son texte rejoignent celles que je défends dans mon dernier article sur mon blog : « D’autres choix sont possibles au PS ».

 

Une simple remarque cependant sur la critique faite à Furet par rapport à Robespierre. Je n’ignore pas l’appartenance politique de Furet, mais l’approche historique qu’il développe sur Robespierre dans son livre « La Révolution » (que j’ai lu) ne peut pas être balayée aussi facilement, comme le font trop souvent certains de la gauche dite révolutionnaire (bien entendu je n’insinue pas que cela soit aussi le cas de René Lorient). En effet, ce que dit Furet sur Robespierre et le rôle principal qu’il va avoir durant la Terreur me semble quoi qu’on dise pertinent : Robespierre, le vertueux jusqu’à l’obsession, et son rôle majeur en tant qu’acteur de la Terreur, nous permet de comprendre rétrospectivement à quel point il est dangereux de vouloir mêler morale et politique ! Et au fond, n’est-ce pas aussi le piège tendu aux « gauchistes » qui voudraient faire de nous des « hommes neufs » ? N’y a-t-il pas de grandes chances que cela conduise au totalitarisme ? Un autre point, à mon avis important, développé par Furet, c’est celui du choix décisif entre la démocratie directe et la démocratie représentative. En effet, Furet nous dit en substance que Sieyès – pièce maîtresse du déclenchement de la fronde du Tiers Etat et de la proclamation de l’Assemblée nationale – finit par comprendre que mettre le pouvoir absolu détenu par le monarque dans les mains du peuple, sans garde-fou, c’est courir le risque de la dictature permanente et instable de la rue. Ou pour le dire comme Bernard Stiegler, « la démocratie directe c’est le règne du fait sur le droit ». Sauf que Sieyès finit par se fourvoyer en allant chercher Bonaparte.

 

Quant aux remarques de Philippe Corcuff, elles sont très éclairantes pour notre compréhension sémantique et historique des différents concepts, particulièrement entre social-démocratie et social-libéralisme. Cependant, cela m’inspire d’autres interrogations et suggestions :    

Tout d’abord, je crois que nous gagnerions dans le débat confus actuel au PS, à bien faire la distinction entre capitalisme et néolibéralisme (libéralisme économique). Ainsi, le libéralisme économique serait une théorie économique (largement appliquée aujourd’hui) basée sur le laisser faire (Smith) des agents économiques et le laisser passer (Ricardo) pour toutes les marchandises qui peuvent s’échanger au sein du marché. Basée aussi sur la liberté des prix. Le capitalisme est lui un système économique basé sur la propriété privée des moyens de production. Alors quel lien entre les deux ? Pour ma part, mais certainement que d’autres me corrigeront, je crois que le libéralisme économique serait en quelque sorte les conditions normatives et réglementaires nécessaires à un fonctionnement optimal du capitalisme. Ou encore le néolibéralisme se résume au mode de fonctionnement du marché, tandis que le capitalisme est relatif au mode de production des biens à écouler sur le marché d’une part, et d’autre part au mode de répartition des richesses qui en découlent.

 

Autre remarque faite par Philippe Corcuff entre libéralisme politique et libéralisme économique. Je pense moi aussi nécessaire de distinguer les deux. Cependant, quelqu’un comme Nicolas Tenzer, dans son livre – « faut-il sauver le libéralisme ? » - écrit avec Sperber, défend aujourd’hui l’idée que ces deux principes ne feraient qu’un. Fascinant aveu qui révèle à mon avis quelque chose d’important sur les libéraux et qui passe trop souvent inaperçu : La plupart sinon tous (dès le XVIIIe) ont défendu d’abord le droit de propriété –qui est pourtant certainement l’un des droits inaliénables les plus contestables – mais aussi le libre commerce et le libre échange ! La remarque de Tenzer devrait donc donner à réfléchir.

 

Cependant, si nous voulons porter le débat sur la refondation de la gauche encore plus loin, je crois qu’il s’agirait d’organiser une vraie confrontation des convictions entre les anticapitalistes résolus (comme ce fut le cas au PS jusqu’en 1983) et ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui les « alter-capitalistes » ; option à laquelle j’adhère davantage. Être résolument anticapitaliste aujourd’hui, c’est à nouveau militer pour une société socialiste, dans le sens de la propriété collective des moyens de production. Or, principe de réalité oblige, l’avènement d’une telle société nécessiterait l’avènement d’un homme radicalement nouveau. Et le serpent risque de se mordre la queue : c’est à coup sûr engendrer une nouvelle Terreur !

 

Alors quoi faire si l’on veut malgré tout agir ? Commençons par redonner du sens au concept de biens publics : Tous les biens sont-ils susceptibles d’être mis sur le marché ou y a-t-il des types de biens qui, de par leur nature, doivent échapper au marché et rester propriété de la collectivité ? Le récent débat autour de la privatisation du nucléaire civil est un exemple marquant, mais l’on pourrait vraiment l’élargir. Et les biens publics ne se résument pas entièrement à la question des services publics. En effet, pourrait-on considérer que l’eau soit un service public ? Aucun sens évidemment, mais comme bien public ? Et tant et tant d’autres exemples encore.

 

L’idée aussi d’un retour à un Etat keynésien prend à nouveau tout son sens, même s’il s’agirait de repenser non plus notre seul Etat national pour les questions économiques, mais au moins l’Union européenne, dont les principes économiques qu’elle défend actuellement sont tellement contestables !

 

Et de façon plus philosophique, je voudrais à nouveau emprunter à Bernard Stiegler – notamment ce qu’il défend dans son livre « Ré-enchanter le monde » - cette proposition : ce n’est pas le capitalisme qu’il faut changer – Schumpeter ne sait pas tromper en comprenant l’importance des entrepreneurs, mal nécessaire – mais c’est l’esprit du capitalisme qu’il faut revoir, tout comme en son temps Max Weber avait cru entrevoir l’esprit du capitalisme –celui de l’éthique protestante marquée par la réussite individuelle et matérielle. Mais quelles pistes ? J’en vois au moins une, mais qui en est encore aux balbutiements : le concept d’économie solidaire, à développer plus largement. Ainsi, par une volonté politique forte, on pourrait inciter à travers l’obligation faite aux grandes surfaces d’afficher systématiquement les produits solidaires, les consommateurs à acheter solidaire. Mais le débat reste ouvert !

 

Bien à vous Monsieur René Lorient.

 

Bien à vous Monsieur Philippe Corcuff.

 

David Dahomay.

Publié dans refonder la gauche

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