La Nation doit-elle s’immiscer dans les programmes scolaires ?

Publié le par David Dahomay

Le débat soulevé récemment par le ministre de l’Education nationale Xavier Darcos sur le rôle du Parlement dans l’élaboration des programmes scolaires en histoire – nous laisserons de côté ceux relatifs aux programmes des sciences, de musique ou encore des langues, tant il me paraîtrait totalement insensé que la représentation nationale décide des thèmes centraux de ces programmes – est « véritablement un débat de fond ». Aussi, Cela nous renvoie tout d’abord à trois lois importantes : la loi Gayssot de 1990 condamnant le négationnisme – était particulièrement visée au travers de cette loi la négation des crimes nazis –, la loi Taubira votée en 2001 reconnaissant l’esclavage et la traite négrière comme crimes contre l’humanité – et précisant que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire accorderont à l’esclavage et la traite négrière la place conséquente qu’ils méritent » – et la loi du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation en faveur des Français rapatriés, et de son article 4 (aujourd’hui abrogé) qui précisait que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer ». Si à juste raison l’article 4 de la loi de 2005 a été supprimé – car au travers de cet article émanait très clairement une vision pour le moins partiale de cette période historique, et c’est en cela seulement qu’il était contestable du fait de son caractère normatif –, que je sache, ni la loi Gayssot et encore moins la loi Taubira n’ont été abrogées. Faudrait-il alors relancer le débat sur l’abrogation ou non de ces deux lois, et tout particulièrement la loi Taubira s’immisçant très nettement dans le contenu des programmes scolaires et ceux de recherche ? Je ne le crois pas, car même si au travers de cette loi la Nation précise la place que doit occuper dans les programmes scolaires l’enseignement de l’esclavage et de la traite négrière, elle ne dit pas comment l’enseigner, et encore moins ne donne une vision partiale de cette période historique.

 

Mais alors comment trancher ? Le Parlement, représentant le plus éminent de la Nation française doit-il s’immiscer ou non dans le choix des thèmes généraux des programmes scolaires en histoire, ou doit-on laisser cela à une Haute autorité indépendante ?

On le sait, l’objectif premier de l’école républicaine est la formation du citoyen, dans le respect des principes de laïcité, de neutralité et d’impartialité. Mais si l’école doit s’attacher en France à former des citoyens critiques et éclairés – dans l’esprit des Lumières, empreint notamment d’une grande scientificité dans la façon de transmettre le savoir, et donc résolument hostile à tout obscurantisme – elle n’est pas pour autant une institution complètement autonome vis-à-vis de la République. Ne l’oublions pas, pas de république sans école républicaine. Or, dans la tradition républicaine française, être citoyen ne signifie pas uniquement avoir des droits civils et politiques, mais plus encore cela suppose l’adhésion à des valeurs et des principes supérieurs communs (je pense notamment aux principes de justice, de liberté, d’égalité, ou encore aux valeurs humanistes promues par la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen). Mais attention, ces principes et valeurs transcendants parce que relatifs à une haute idée de l’Homme et du politique, ne doivent pas être confondus avec des valeurs de type identitaire – donc culturelles – voire nationalistes. Et c’est peut-être cela l’erreur de Nicolas Sarkozy et des siens : vouloir imposer aux élèves dès l’école primaire d’entonner la Marseillaise – et si les mots ont un sens, cela me semble choquant qu’un texte pour le moins guerrier et sanguinaire, contraire aux valeurs humanistes françaises, soit lu à de jeunes esprits qui n’ont pas encore la maturité requise ! Ne faudrait-il pas songer, tout en conservant la mélodie de l’hymne national, à proposer un texte conforme aux valeurs républicaines ? – relève très clairement de l’exacerbation du sentiment national ; exacerbation de type nationaliste souvent au cœur de périodes sombres de l’histoire de France, et qui conduit fréquemment à nier la composante multiculturelle de la Nation. Sans pour autant excuser leur geste, comment dès lors s’étonner que de jeunes français issus de l’immigration sifflent la Marseillaise, tant cet hymne contestable est actuellement instrumentalisé par le pouvoir en place de façon un peu trop patriotique ?

 

En outre, cette conception française de la citoyenneté se distingue radicalement de celle anglo-saxonne ou canadienne s’attachant à accorder reconnaissance et droits aux groupes communautaires, qu’ils soient de type religieux, ethniques ou liés aux mœurs. C’est donc toute la différence entre républicanisme et communautarisme. Toutefois, bien qu’étant personnellement résolument opposé à toute forme de communautarisme en France, force est d’admettre que le modèle français d’intégration est plus que jamais en crise. Comment dès lors garantir l’unité nationale et favoriser le sentiment d’appartenance à la communauté politique – y compris d’abord et avant tout chez nos concitoyens issus de l’immigration – autrement que sur des bases patriotiques, voire nationalistes toujours partisanes ? La lutte contre toutes les sortes de discriminations, ou encore une meilleure représentation des « minorités visibles » dans l’espace public, sont certes des conditions nécessaires mais non suffisantes. Aussi, pour recentrer le débat, je dirais que c’est peut-être d’abord cela la fonction symbolique des lois mémorielles éminemment nécessaires : Suite à des événements traumatiques de l’histoire nationale ayant entraînés des déchirements profonds entre groupes de citoyens, permettre de reconstruire l’unité et la solidarité nationales par la « célébration ou l’interdit radical » (Patrick Weil, Liberté, Egalité, Discriminations). D’autant que la loi Gayssot a été votée à une période de recrudescence de l’antisémitisme en France, tandis que la loi Taubira apparaît au moment où les originaires d’outre-mer – dont je suis moi-même issu – revendiquent la reconnaissance de leurs identités par la Nation française. Pour autant, ces deux lois adoptées par le Parlement portent-elles des revendications de type identitaires ? Non, bien au contraire, la condamnation du négationnisme, tout comme la reconnaissance de l’esclavage et de la traite négrière comme crime contre l’humanité sont incontestablement de portées humaniste et universaliste. Sublime paradoxe !

 

Ainsi, sans pour autant aller jusqu’à donner au Parlement la compétence exclusive de décider du choix des grandes lignes des programmes scolaires – le risque serait alors trop grand que les intérêts partisans et électoralistes l’emportent sur l’intérêt national, et de voir ainsi s’affirmer une vision trop étriquée de l’Histoire à travers le choix des programmes –, la possibilité doit lui être offerte dans le cadre de lois mémorielles de décider si telle période ou événement historique doit être enseignée. Mais toujours en s’abstenant de dire comment l’enseigner – c’est le rôle du chercheur et de l’enseignant – et encore moins de produire un jugement de valeur. Et je vois au moins une période sombre de l’histoire de France qui mériterait aujourd’hui une commémoration nationale : celle de la colonisation en général, et de la guerre d’Algérie en particulier !

 

Enfin, il me semble sage en effet que l’essentiel de l’élaboration des programmes scolaires revienne à une Haute autorité indépendante. Cependant, comment garantir l’indépendance, la pluralité, et la notoriété de ses membres, autrement que par le mode de nomination ? Le ministre de l’Education nationale ne peut décider seul de telles nominations, des choix doivent lui être imposés, ou si l’on préfère certains choix doivent s’imposer à lui : les universitaires et les enseignants pourraient être désignés par des Conseils représentatifs – et délibératifs – des communautés universitaire et enseignante, les inspecteurs par les corps d’inspection. Enfin, il ne serait pas concevable que le pouvoir politique interfère d’une quelconque façon dans les travaux de cette Haute autorité, excepté dans le cadre d’une loi mémorielle. Mais le débat reste ouvert.

 

David Dahomay, le 30 octobre 2008.

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Guilaine PERRIER BOUILLARD 17/12/2008 12:54

Peu imlporte qui décide des programmes : état ou autorité nommée par lui ? Je préfère quant à moi l'élu à celui que nomme un élu, cela limite la casse. quzant aux experts, s'ils ont déjà vu un élève, c'était il y a si longtemps. en tout cas, cela ne fonctionne pas pour le primaire.
Moi, tant que je serai fonctionnaire, je souhaite que les programmes soient fixés par l'état. je suis assez grande pour désobéir si je juge cela nécessaire. c'est ce que j'ai fait lorsque les programmes d'histoire du primaire nous ont demandé de ne opas nous apesantir sur les guerres de religion, la colonisation... j'ai continué à apprendre ses noires périodes à mes élèves.
C'est là que le bât blesse : plus personne ne sait désobéir, ni ne le souhaite car peu ont pris la mesure du désastre.
D'ailleurs, le débat est en fait inutile : il n'y a plus de ministre de l'éducation nationale. Juste un ministre de l'education.